Après 7 ans d’absence, je suis retournée dans la ville où j’ai été une étrangère pour la première fois, Birmingham.
BIRM – ING – HAM.
Une première syllabe qui explose en bouche, pas très élégante et un peu lourde, contrebalancée par les deux dernières, plus douces et chaleureuses.
Au fond, les villes, comme les gens, ressemblent aux noms qu’ils portent.

J’ai vécu à Bham ou Brum, comme vos oreilles préfèrent, de 2012 à 2014, entre la Licence et le Master, de mes 20 à 22 ans. Cette ville, bien plus que toutes les autres – mais peut-être aussi parce que ce fut la première, a orienté ma vie. Tout découle d’elle. Ma passion pour l’interculturel, mon chauvinisme, mon addiction au soleil. Gigi ne se serait peut-être pas dirigée vers le sud de l’Europe sans cette expérience océanique. Who knows, comme ils disent.
Ah, l’accent britannique ! Quel bonheur de le retrouver. Dans la file d’attente à l’aéroport de Pise, puis dans l’avion, puis, à vrai dire, pendant tout le reste du séjour, j’ai adoré ne pas avoir le temps de me réhabituer à une habitude perdue, car tout n’est alors que surprises et redécouvertes. J’avais oublié la politesse des Britanniques, l’odeur du métro de Londres, le faible éclairage des lampadaires-boules la nuit, l’eau chaude dans les toilettes, le mot nevertheless, le lemon curd.

Je n’avais en revanche pas oublié l’atmosphère chaleureuse des pubs, les écureuils dans les parcs, l’odeur industrielle des sausage rolls de chez Greggs, comment monter au premier étage du bus sans se vautrer et mon dégoût pour les pork scratchings – ce sont des morceaux de couennes frits qui se vendent en sachet dans les pubs – et bien sûr l’extrême gentillesse et la grande écoute de mes amis.


Je les ai retrouvés au British Oak, après que Ken soit venu me chercher à la gare et me présente à Ozzy the Bull, une statue mécanique construite lors des derniers Common Wealth Games. C’est bruyant un pub ! Ça aussi, j’avais oublié. Heureusement pour moi et ma petite voix, mes amis se sont installés dans une salle calme où je vais pouvoir discuter sans crier. Au fur et à mesure que je leur raconte ma vie italienne, je suis surprise. Je me sens étrangère à mon propre récit, je m’étonne des mots qui sortent de ma bouche, de mon analyse et des exemples que je donne. C’est la première fois que je mets en regard mes deux expériences à l’étranger, la première fois que j’en parle autant en anglais aussi, mais sans leur bel accent malheureusement.



Moi, en sandwich entre ces deux miroirs italien et anglais, ça donne lieu à beaucoup de réflexions et de révélations. Je me décentre à nouveau, comme je l’ai appris dans mes cours sur l’interculturalité, et tout cela donne bien soif.
Après quelques bières, j’arrive chez mon amie Vehin et je fais la connaissance de son chat Rose. Très timide, elle aura mis moins de cinq minutes à sortir de sa cachette pour venir renifler mes slips pas encore sales et à se faire gratter la tête. Test du chat réussi, mon âme est encore bonne, good night.


Le lendemain, nous avons arpenté le quartier de Handsworth avec Ken.
Au programme : un curry et un cimetière. C’est notre petit rituel, que voulez-vous. Entre deux bourrasques de vent, nous nous arrêtons dans un boui-boui et goûtons un super bon aloo paratha, un pain indien garni de pommes de terre. Handsworth est un quartier riche en cultures, avec de nombreux restaurants indiens, et caribéens, des boutiques de saris, des églises, des mosquées et des temples sikhs. Birmingham m’a ouverte sur le monde, c’est certain. Arrivés au pub, nous mangeons de bon cœur sans pour autant réussir à tout finir. Pour digérer, nous rendons visite aux morts de Saint Mary’s, notamment les trois pionniers de la révolution industrielle, rien que ça, Boulton, Watt et Murdoch. La météo colle parfaitement au lieu, je n’avais pas oublié à quel point j’aimais les cimetières anglais.





Et découvrir de nouveaux pubs dans le Black Country.
Il paese nero est une région située au nord-ouest de Bham.
Voici la description fournie par notre bon vieux Wikipedia :
« À la fin du 19e siècle, cette zone est devenue l’une des plus intensément industrialisées du pays. Les mines de charbon du sud du Staffordshire, l’exploitation du coke, les fonderies de fer et les aciéries qui ont utilisé le charbon local pour leurs fours, ont produit un très haut niveau de pollution de l’air qui a peu d’équivalents dans le monde entier. »
Passer de Renaissance-Land au Pays Noir fut un choc visuel, je l’avoue, mais ne vous méprenez pas, j’ai toujours été beaucoup plus intéressée par les territoires ayant la réputation d’être moches. La beauté naît de la surprise et du contraste. Accompagnés d’un beau soleil, le dimanche fut donc consacré à l’exploration de deux pubs historiques de la région :
- The Vine Inn, aussi appelé The Bull and Bladder (le Taureau et la Vessie). Magnifique pub, et, si j’ai bien compris, maison mère de la bière Bathams, que l’on peut déguster en version bitter ou mild ale, et seulement dans quelques pubs du Black Country.
- The Old Swan Inn, pub tout aussi magnifique que le précédent, datant du 19e siècle, et brassant sa propre ale. Les différents salons sont richement décorés, le plafond de la pièce central est éblouissant.







Bon sang mais qu’est-ce que je foutais en 2012 à manger des fish&chips insipides au Wetherspoon dans le centre de Birmingham au lieu de tester tous ces pubs. Ah, les erreurs de jeunesse.
Retour à la vie quotidienne pour la deuxième partie de mon séjour.
Le quotidien de mon amie Vehin tout d’abord, avec une petite virée au centre commercial pour manger dans le restaurant préféré de sa fille et faire quelques courses.
Puis, mon ancienne vie quotidienne, avec une très longue promenade depuis les quartiers sud-ouest de Bham jusqu’au centre-ville.
C’est drôle comme certains bâtiments me semblaient plus grands dans mes souvenirs et d’autres plus petits. La mémoire déforme-t-elle toujours les proportions ? Ou ai-je encore un cerveau d’enfant ? Je penche pour la deuxième option.









J’ai pleuré quelques fois et l’émotion me saisit encore à la rédaction de cet article. Me sont revenus à l’esprit les lieux de rendez-vous avec mes amis, les séjours de mes parents, de ma sœur et d’Alexandre, mes gants oubliés dans le bus, l’insouciance et la légèreté que je ressentais alors et qui me manquent aujourd’hui. Presque tout.
Revivre une vi(ll)e.
« Alors tu trouves que Birmingham a changé ? » m’ont-il tous demandé lors de ma dernière soirée au pub. J’aurais aimé répondre « oui », car elle a changé, c’est un fait.
Mais j’ai compris que, dans mon incapacité à répondre à cette question, les villes où j’avais vécu étaient devenus pour moi des lieux sacrés, et que rien, pas même le nouveau bull Ozzy, ne pourrait venir les altérer.
J’ai changé. Birmingham, jamais.
