63. La méduse

Elle est apparue tout à fait devant moi, à équidistance entre la mer et la sandale que je pose généralement au bord de ma serviette pour la retenir du vent; vieille tradition héritée des plages de l’Atlantique.
Je venais à peine de faire mon premier bain. Peut-être étais-je trop absorbée par mes folles pensées matinales, peut-être s’est-elle jouée de moi en revêtant une double cape d’invisibilité. Je ne l’ai tout simplement pas vue.
Il a fallu que je sois assise, à sa hauteur, pour qu’elle m’apparaisse enfin et actionne le film incroyable de ma journée.
Presque morte, jetée comme un minable ballon d’eau sur le sable encore frais de la nuit, j’assistais à son agonie silencieuse. Je ne me l’explique pas et pourtant j’ai été bouleversée par cette méduse qu’un baigneur avait retiré de l’eau pour son petit confort personnel. 
Sa force, son désespoir, sa beauté, tout entrait en moi violemment et je l’observais mourir sans rien faire.
Quand soudain, ma voisine de plage, tel un deus ex machina, prit deux bâtons pour tenter de la remettre à l’eau tout en maugréant contre l’espèce humaine. La créature préhistorique regagna doucement le large, en pestant sûrement elle aussi contre l’espèce humaine. La femme revint s’asseoir, nos regards consternés se croisèrent, et c’est ainsi que je fis la connaissance de Susanna.
D’origine milanaise, Susanna habite à Castiglioncello. Elle habite à Castiglioncello.
Je répète : elle habite à… Le rêve.
Émues toutes deux par cette méduse, nous commençons une conversation qui ne s’arrêtera qu’à l’heure de l’apéro. Oui, Susanna parle beaucoup. Et moi j’écoute, je m’ouvre petit à petit. Née deux jours après moi mais quelques décennies avant moi, Susanna va à la plage tous les dimanches. Les autres jours elle travaille dans un salon de coiffure à Vada, une petite ville en direction du sud. En face de nous, sur la côte au loin, elle me pointe un triangle beige que l’on distingue facilement de la végétation environnante. C’est dans cette villa huppée, me dit-elle, que travaillaient ses parents. Il lui reste encore un bracelet que lui avait offert la riche propriétaire. Nous décidons de déjeuner ensemble au bar de la plage.
« Alors lui c’est le propriétaire, et elle c’est son ex. L’autre blonde là, c’est sa nana du moment. Et celle à la caisse, c’est sa sœur». 
Susanna connaît tout le monde. Encore mieux qu’un épisode de Plus belle la vie.
Je l'écoute avec attention passer commande « il pacchero per me, la linguina per lei ». Déjeuner au bar de la plage de Castiglioncello vaut toutes les leçons d’italien du monde.
On trinque au 14 juillet. Décidément, ma fête nationale me réserve toujours de belles surprises. L’année dernière je m’étais retrouvée sur un toit de Florence face au Duomo avec Manila, cette année avec une Castiglioncelloise, sauveteuse de méduse à ses heures perdues.
Après le café arriva le soleil de plomb. De manière générale, je supporte mal les premières heures de l’après-midi. En été comme en hiver. C’est un moment creux, où je me sens un peu perdue et lasse. Susanna ne semble guère les tolérer non plus et s’en va à l’ombre per un bel po’. Je continue ma lecture du Rouge et le Noir que j’avais commencée avant qu’une méduse ne vienne transformer ma journée. 
16h, 17h…La lumière s’épaissit, l’air devient plus respirable et MM m’annonce qu’il arrive pour l’apéro. Et viva la prise de la Bastille !
Susanna, revenue à mes côtés, me propose un dernier bain avant qu’elle ne parte se préparer pour sa pizza party. La plage ne désemplit pas et moi je ne me lasse pas d’observer ces petits groupes d’Italiens papoter les pieds dans l’eau.
Arrive le moment de se quitter, au moins pour 7 jours, puisque je retournerai à Castiglioncello samedi prochain avec ma copine Osanne. Susanna me lance un abbraccio forte et zigzague entre les baigneurs de la plage publique. Je souris de cette belle rencontre, je me refais tranquillement le fil de la journée. Au bout de quelques minutes je tourne la tête et je l’aperçois à 20m entrain de papoter avec un couple. 
Susanna parle beaucoup.
L’heure de l’apéro sonne à la cloche du bar Nettuno. MM est là, son deuxième verre de blanc déjà vide à la main. Pas Véronais pour rien. Désormais, il ne s’agira que de se laisser hypnotiser par le plongeon du soleil, les ondes métalliques de la mer, les ombrelloni qui se referment. Etre témoin, en somme, du spectacle de la vie, un soir d’été à Castiglioncello.
Merci, Méduse.

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