C’est beau une ville la nuit écrivait Richard Bohringer. Ma sœur lisait ce bouquin pendant nos vacances en Lozère. Va savoir pourquoi, ça m’a marquée. Au fond je ne connais pas Florence la nuit. De 3h à 5h30, ces heures de basculement entre la pleine nuit et le premier bout du jour. La nuit qui s'endort, moi qui m'éveille.
Mardi 24 juin, jour de la Saint Jean, j’ai découvert la ville de 4h45 à 5h20. Je m’étais mise en tête de prendre le train de 5h35 pour Castiglioncello. J’ai croisé 5 pigeons et 2 merles. Ça m’a rappelé quand, petite, j’accompagnais le Tonton Jean (l’tonton Jean) et son chien Dick pour la promenade du soir. Je comptais toutes les fois où il faisait ses besoins – pas mon Tonton hein, le chien – et j'en rendais compte, toute fière, à la Tata Raymonde. J’aimais tellement boire de la grenadine chez eux. Un jour, à table, alors que je venais de boire mon verre d’une traite, j'ai dit « La grenadine c’est tellement bon, je pourrais en boire tout le temps ». « Et ben ressers toi, ch'tite va » m'a répondu la Tata. La bouteille de sirop n'a pas tenu une semaine.
Je suis arrivée à Castiglioncello à 7h30. L’odeur des pini m’a chatouillée le nez et m’a téléportée à la Tranche-sur-Mer, là où j’allais en vacances tous les étés avec ma grand-mère, ma cousine et ma sœur. C’est vrai qu’on habitait Avenue des Pins.
J’aurais dû compter le nombre de fois où je suis allée à Castiglioncello. Sûrement 10 ou 15 fois. Je me rappelle le jour où Giulia est venue dans mon bureau et a prononcé ce mot qui accompagnerait mon quotidien italien.
Alors cette fois-ci, je me suis fait violence et au lieu de tourner à droite en sortant de la gare, je suis allée…à GAUCHE. Faire pivoter mon corps dans une autre direction fut douloureux, moi robot programmé depuis ma première visite à toujours aller à droite, en direction de la Baia del Quercetano.
A gauche donc. Mon déchirement s’estompe vite et la lumière matinale sur des paysages nouveaux propulse mon cœur au septième ciel. A l’entrée de la Pineta, je passe devant un stand de bonbons et de crêpes que je trouve absolument magnifique. Ça y’est, je suis droguée à la beauté, tout me paraît merveilleux, même les échafaudages du bagno où allait le père de Giulia quand il était petit. Je m’engage sur le Lungarno Cristoforo Colombo et je m’étonne de croiser autant de personnes à 7h30. Des petits vieux qui font leur promenade avec des chiens, des chiens qui font leur promenade avec des petits vieux. Les employés des différents stabilimenti s’activent avant l’arrivée des premiers baigneurs.
On râtisse la plage, on ouvre les transats, les parasols. J’aime voir les chorégraphies de début de journée. Je me rappelle avoir eu cette pensée à Moulins, un jour que je prenais le train à 6h30. Après la nuit, le mouvement, la fumée dans les cheminées, le sable épousseté. Je continue ma marche, je me fais doubler par un papy avec des bâtons de randonnée et j’arrive à Rosignano. Je croise des chats, je vole quelques fleurs pour faire mon eau de la San Giovanni avec un jour de retard. J’ai faim. Je me rends au bar l’Indiano et j’engloutis une sfoglia al pistacchio. Un café, un pipi et je repars. La Baia del Quercetano me manque trop, l’heure tourne (il est tard, déjà 8h30 !), je dois absolument retourner en terre connue. Lungarno Colombo en sens inverse, les baigneurs ont déjà les fesses dans l’eau et le café Belle Epoque a lancé sa playlist jazzy.
Je reprends ma route, j’entends l’accent américain ce qui me fait accélérer encore plus le pas. Hors de question qu’ils arrivent avant MOI. Ouf, j’y suis. Je descends les marches vers le paradis bleu et rose, je traverse le bar Nettuno et j’arrive enfin sur ma plage. La deuxième partie de la journée peut commencer.
Je bouquine, je dors la bouche ouverte, je me baigne, je mange mes pâtes à la tomate, j’écoute les conversations. Avant de reprendre le train, je me fais de nouveau violence et je décide d’explorer une autre partie de la baie. Je quitte avec grand peine le paradis bleu et rose et je tourne à droite au bout de la rue. Troisième partie de journée. Que de belles villas, que de belles fleurs… Yessssssss un chat !
Je gratouille rapidement Gros Minet - qui semble un peu être une grosse pouillasse ma foi - et j’emprunte un chemin qui descend vers la mer. J’aperçois un nouveau paradis, orange et vert cette fois-ci. Torpeur de plein après-midi, tout est au ralenti, et c’est tant mieux. Je n’ai pas envie de rentrer à Florence. Le chemin épouse les courbes de la côte, ce n’est que surprise et nouvelle palette de parasols à chaque virage.
Je retrouve la gare que j’avais laissée de bon matin. La boucle ne sera jamais bouclée à Castiglioncello. Le paradis, dit-on, est éternel et sans limite.